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Lettres & Langues et Cultures de l’Antiquité
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Site Lettres et Langues anciennes de l’académie de Lyon.

Le site de Rome
Article mis en ligne le 2 décembre 2010

Entrée du programme de cinquième : « Panorama général historique et géographique », sous entrée : « Les origines : naissance d’une cité, le site de Rome ».

Conférence de M. François RIPOLL, professeur à l’Université de Toulouse le Mirail.

Le choix du site de Rome d’après Cicéron (De re publica, II, 3-6) et Tite-Live (Ab Urbe condita, V, 54).

Cet exposé a pour objet de présenter deux textes célèbres sur une question fondamentale liée au site de Rome : celle des raisons du choix de ce dernier. C’est en effet le type de question que les Romains ne pouvaient manquer de se poser à partir du moment où, dans la foulée de l’expansion romaine en Méditerranée, ils ne cessaient de s’interroger sur les raisons de leur essor spectaculaire ; ils cherchaient dans leur lointain passé l’explication de leur vocation hégémonique.

Partant, ces textes sont moins des documents historiques sur les « vraies » raisons de l’essor de la Ville que des témoignages sur la façon dont les Romains de l’époque classique tentaient d’expliquer le succès de leur cité ; ils le faisaient en fonction de leurs préoccupations contemporaines, en projetant parfois de façon anachronique ces dernières sur des figures de fondateurs dont l’historicité est du reste fortement sujette à caution. Ces deux textes, complémentaires à bien des égards, nous renseignent donc moins sur les origines réelles de la Ville (l’apport de l’archéologie, on le verra, est essentiel pour compléter ou corriger ces témoignages) que sur la mentalité des Romains de la fin du premier siècle avant notre ère. L’exposé examinera successivement, de façon synthétique, ces deux textes avant d’esquisser une brève synthèse.

A. Le choix du site de Rome d’après Cicéron (entrée, II, 3-6).

La réflexion de Cicéron sur le site de Rome s’insère dans une réflexion politique plus générale au sein du De re publica.

Écrit en 54-51 après son retour d’exil, ce dialogue fictif entre Scipion Emilien et ses amis a pour question centrale celle du meilleur régime politique. Le livre I rejette les régimes « purs » (démocratie, aristocratie, monarchie), et prône un régime mixte, comme à Rome, qui combine les avantages des trois (assemblées du peuple, sénat, consuls). Le livre II montre la genèse de l’État romain au fil de l’Histoire. A début du livre II, Cicéron reprend le récit traditionnel de la fondation de Rome par Romulus, mais en reconstituant a posteriori les raisons du choix du site à la lumière de l’histoire ultérieure. Il projette donc anachroniquement sur la figure de Romulus à la fois des réflexions théoriques et philosophiques sur le site idéal d’une ville, des préoccupations intellectuelles contemporaines de la fin du Ier s. et aussi l’image cicéronienne du bon dirigeant. Cela donne lieu à la fois à :
- une vision idéalisée de la géographie ;
- une vision rationalisée de la légende ;
- une vision politisée de la figure du fondateur.

… tout cela suivant une structure organisée d’après trois éléments : la mer/le fleuve/les collines.

I. Une vision rationalisée de la légende.
Cicéron reprend la version traditionnelle de la fondation de Rome par Romulus (dont l’historicité n’était pas contestée dans l’Antiquité), mais l’épure de ses aspects merveilleux. Le choix réfléchi du site remplace l’auspice des douze vautours, et le tracé de l’enceinte sacrée de Rome, le pomerium, n’est pas mentionné. Tout élément de prédestination divine est éliminé. Seule touche religieuse, le participe absolu auspicato : formule rituelle parfaitement dépourvue de tout élément de merveilleux. A la place de cela, une triple série d’arguments :
- La moyenne distance de la mer (argument de sécurité/ argument moral) ;
- La présence du Tibre (voie de transport fluvial et de marchandises) ;
- La présence des collines (intérêt défensif/ lieu d’habitat salubre).

1. Le débat sur la distance par rapport à la mer.
C’est une question générale souvent débattue dans l’Antiquité : Platon, Lois, IV, 704 c-705 c ; Aristote, Politique, VII, 1327 ; Pseudo-Xénophon, Constitution des Athéniens, II, 7, 8. Ces réflexions avaient été synthétisées par Dicéarque, un élève d’Aristote dont Cicéron dit par ailleurs s’être inspiré (cf. Lettres à Atticus, VI, 2, 3).

Platon insistait surtout sur les dangers de la proximité de la mer (danger des pirates et source de corruption morale par les influences extérieures). Athènes était du reste jugée trop près de la mer. Cicéron hérite de cette tradition de méfiance, renforcée par le problème persistant de la piraterie et la chute des grandes thalassocraties (Corinthe, Carthage).

La réflexion d’Aristote est moins pessimiste : la présence d’un port à distance de la ville et la dissociation fonction civique/fonction économique (cf. Athènes et Le Pirée) permet de limiter les inconvénients de la proximité de la mer. Cette réflexion est applicable à Rome pour Cicéron (cf. Ostie), qui hérite de l’idéal aristotélicien du juste milieu (un motif de la centralité qui réapparaît plus loin à propos du Tibre).

2. La question du Tibre
Son importance économique est présentée par tous les Anciens comme un facteur essentiel du développement de Rome (voir thèse de J. Le Gall dans la bibliographie) : cf. notamment Denys d’Halicarnasse, III, 44 ; Strabon, V, 3 ; Pline l’Ancien, III, 9.

Ici, Cicéron envisage surtout le Tibre comme voie de trafic fluvial NE-SO, ce qui est confirmé historiquement (cf. Le Gall p. 35), le Tibre étant en effet une des voies navigables les plus utilisées par les Anciens. Il omet cependant 2 aspects (mis en avant par les chercheurs modernes) :
- Le site de Rome comme point de traversée à gué du Tibre (grâce à l’île Tibérine), le premier site guéable en remontant l’embouchure, ce qui fera de Rome un « site de premier pont » (le pont Sublicius), situation propice à l’essor d’une ville (cf. Nantes et Bordeaux).
- Corrélativement, le site de Rome comme nœud de communication, au croisement de la voie fluviale NE-SO, d’une voie terrestre NO-SE et de la « route du sel » (Via Salaria) O-E permettant de transporter le sel marin (nécessaire notamment à la conservation des aliments) vers l’intérieur des terres.

La réflexion de Cicéron est donc incomplète, mais en reconnaissant partiellement l’importance commerciale du Tibre, il a effectivement effleuré l’une des raisons majeures de l’essor de la Ville.

3. Les collines.

a. comme défenses naturelles.

En parlant des montes plutôt que de colles, Cicéron veut insister sur leur escarpement. Mais de fait, celui-ci était plus important dans l’Antiquité que de nos jours, car le sol s’est rehaussé depuis par les remblais (3,10 m de différence entre le niveau du forum actuel et celui de l’époque d’Auguste). Certains escarpements ont même quasiment disparu, comme la Vélia (entre Palatin et Quirinal), arasée sous Néron. Il faut donc imaginer un site originel plus accidenté.

Ces buttes commandaient le passage du fleuve à gué, surtout l’Aventin, le Capitole, le Palatin, le Quirinal, le Viminal, l’Esquilin et le Caelius. Seul point faible (reconnu par Cicéron) : l’angle NE entre Esquilin et Quirinal, où sera construit le fossé dit de Servius Tullius (daté en fait du IVe s. av J.-C.). La vision cicéronienne reflète donc bien une réalité.

b. comme lieu d’habitat salubre : Cicéron se fait ici l’écho de préoccupations contemporaines de la fin du Ier s. av. J-C. Cf. Varron, Res rusticae, I, 12, 14 : donne des conseils pour la fondation d’une ville avec le souci de parer aux risques de pestilentia par l’exposition ; émet l’hypothèse de transmission des épidémies par les piqûres d’insectes et parle d’animaux minuscules invisibles à l’œil nu (intuition microbiologique).

A la même époque, Vitruve, De Architectura, I, 4, 1-5 fait de la salubrité des lieux un élément fondamental à prendre en compte dans la construction d’une ville, insiste sur la nécessité de connaissances en matière d’hygiène et de santé de la part de l’architecte (I, 1, 13), prescrit un lieu élevé pour éviter les miasmes des marécages, souligne l’importance de l’exposition (éviter les souffles chauds car la chaleur affaiblit l’organisme tandis que le froid le raffermit : influence d’Hippocrate).

Cf. aussi Virgile Géorgiques III, qui substitue à l’interprétation traditionnelle de la peste comme châtiment d’Apollon l’explication par la pollution de l’atmosphère. Cf. aussi Cicéron., De Legibus, qui prescrit d’éloigner les habitations des sépultures non pour des motifs religieux mais pour des raisons d’hygiène et de prévention des incendies (lors des crémations). Ces auteurs sont représentatifs d’une tendance positiviste qui cherche à ramener les facteurs jadis considérés comme surnaturels à des déterminations physiques. Cicéron « plaque » donc anachroniquement sur Romulus ces préoccupations.

II. Une vision idéalisée de la géographie.

Le site de Rome n’a pas toujours été jugé idéal par les Anciens : cf. Strabon, V, 3, 7 : site imparfait car trop vaste pour sa population initiale ; la survie de Rome est due au seul courage des Romains ; cf. Cicéron lui-même dans le De lege agraria, II, 35, 95 : défauts du site de Rome par rapport à Capoue, les collines ont fait obstacle au développement de la Ville alors que Capoue, dans une vaste plaine, a pu s’étendre facilement. Mais conséquences morales antithétiques : à Capoue l’excès de facilité a entraîné un amollissement, tandis qu’à Rome, les difficultés naturelles ont stimulé le caractère de la population en réaction contre un milieu défavorable.

Ici, la perspective est totalement différente : Cicéron veut amplifier les avantages naturels du site de Rome :
- défauts tournés en avantage : les collines abruptes vues comme défenses naturelles.
- omission de détails gênants de la légende : la pestilentia qui aurait suivi la mort de Rémus ou de Titus Tatius (Den. Hal., I, 54 ; Plut., Romulus, 24, 1) occultée pour souligner la salubritas ; la crue qui aurait sauvé les jumeaux exposés passée sous silence pour appuyer la navigabilité du Tibre.
- Et surtout, exagération des avantages naturels.

Exemple : le cours « permanent et régulier » du Tibre selon Cicéron. En fait, le Tibre est sujet à des crues violentes et soudaines (tous les 10-20 ans environ, notamment en Mars lors de la fonte des neiges ou en Août à l’occasion des orages) et les bas quartiers sont souvent inondés (cf. les témoignages littéraires répertoriés par J. Le Gall) ; voir notamment le témoignage d’Horace, Ode I, 2, 13 sur les crues de 44 av J-C, la Lettre III, 5, 8 de Cicéron à son frère sur celle de 54 ; cf. aussi Dion Cassius, 39, 61. En 27 ap. J.-C., Rome a été submergée en 24h., et l’eau s’est retirée après 1 semaine.

Autre exemple : la salubritas. Le mauvais écoulement des eaux des collines détermine des marécages (notamment le Vélabre entre Capitole et Palatin). Le drainage attribué aux rois étrusques, insuffisant, n’a pas empêché la présence d’eau stagnante dans les maisons et des maladies endémiques comme la malaria. Si les premiers habitants se sont bien installés sur les collines (confirmé par l’archéologie), la hausse de la population a conduit les Romains à s’installer ensuite aussi dans les dépressions, d’où des épidémies (que l’on tentait de conjurer par des cérémonies propitiatoires et apotropaïques à Febris divinisée). Les habitants des collines eux-mêmes n’étaient pas à l’abri de fièvres périodiques (cf. Cicéron., Att., VII, 7, 3 ; XII, 10). En été, l’air irrespirable et les chaleurs étouffantes amenaient du reste les riches à fuir dans leurs propriétés de campagne (cf. Cic., Ad Quint. fr., III, 15, 1).

Cicéron idéalise donc les avantages du site dans un but précis : mieux mettre en valeur la providentia supposée du fondateur.

III. Une vision politisée de la figure du fondateur.

Qualité dominante prêtée à Romulus : la providentia ou capacité à anticiper l’avenir (voir l’ouvrage de J. Hellegouarc’h dans la bibliographie). Avec la memoria et l’intelligentia, elle constitue la prudentia de l’homme d’État : tirer les leçon du passé, comprendre le présent, anticiper l’avenir. Par là, Cicéron répond peut-être à Polybe (VI, 4, 13 ; 9, 13), pour qui le succès de Rome n’a pas été planifié et s’est fait de façon empirique au coup par coup, en fonction des expériences concrètes. Ici, la notion clé de prouidentia revient à 2 reprises :
- diligentissime prouidendum (III, 5) : providentia associée à diligentia = soin mis à exécuter une tâche dont on est chargé (par ex., la diligentia de Cicéron. lors de la conjuration de Catilina) ;
- excellenti prouidentia (un peu plus loin).

A cette qualité s’ajoute, en une gradation concertée, la sapientia (VI, 11) : quasi synonyme de prudentia mais avec une connotation plus noble et plus élevée (voir Hellegouarc’h p. 271 sq.) ; qualité par excellence du rector rei publicae (Cic., V, 8, 10) ; ne recouvre pas exactement la sophia grecque car s’applique à un homme qui combine connaissance intellectuelle (issue d’une formation philosophique) et expérience concrète.

A cela s’ajoute un aspect quasi transcendant : diuinasse (V, 10), qui fait écho à l’adverbe diuinius. La prévoyance de Romulus devient quasi divine. Romulus prend donc la place des divinités liées à la légende des origines de Rome (Jupiter pour les vautours et Mars pour la paternité de Romulus), complètement effacées. Il y a donc une laïcisation et une « politisation » de l’archéologie légendaire. La capacité intellectuelle quasi divine du fondateur remplace l’origine et/ou la faveur divines, et anticipe sur sa divinisation, sur fond d’evhémérisme. Ce sont les qualités quasi divines de Romulus qui lui vaudront la divinisation par reconnaissance de ses sujets : cf. Cic., Leg. agr., II, 35, 95 : « Ceux qui ont su prévoir ainsi l’avenir, je veux dire nos ancêtres, ne devons-nous pas, à votre avis, les ranger parmi les dieux immortels pour les vénérer et leur rendre un culte ? ».
Romulus est donc revêtu a posteriori des vertus du rector rei publicae idéal selon Cicéron. Une démarche qui s’inscrit dans une tentative de Cicéron de récupérer la figure du fondateur au profit de son idéal politique (cf. la thèse de M . Ver Eecke dans la biblio.). Mouvement amorcé dans le contexte de son consulat de 63 et de la répression de la conjuration de Catilina, et poursuivi dans le cadre de sa défense a posteriori des actes pris durant son consulat (De consulatu suo, De temporibus suis). Cicéron tend à se présenter lui-même comme refondateur de Rome et à se rapprocher de Romulus. Une tendance qui s’épanouit dans le De re publica, qui donne une assise conceptuelle à l’idéologie de l’alter conditor. Cicéron y récupère Romulus dans la perspective d’une continuité entre la Rome royale et la Rome républicaine. Il utilise la figure du premier roi redessiné en archétype du Bon Dirigeant pour conforter la République en attribuant a posteriori à Romulus des qualités « civiles » qui en font une préfiguration du princeps idéal.

Cela induit du même coup une forme de réhabilitation de Romulus, dépouillé de sa coloration trop monarchique (et des mauvais souvenirs de Sylla, qui avait terni l’image de Romulus en se réclamant de lui pour conforter sa dictature). On a chez Cicéron un Romulus à la fois laïcisé et républicanisé.

Conclusion : Cicéron s’appuie sur un substrat légendaire qu’il rationalise. Il est à ce titre représentatif du courant rationaliste de la fin de la République bien analysé par Claudia Moatti dans La raison de Rome (voir biblio.). Mais ce rationalisme est ici mis au service d’une réflexion politique sur la figure de l’optimus princeps. La légende est donc aussi politisée.
Cicéron est donc, plus généralement, représentatif d’une double attitude caractéristique des Romains face à leurs mythes (dans la mesure où l’histoire de leurs origines est pour l’essentiel du mythe historicisé) : une double tendance à la réinterprétation rationaliste et au symbolisme politique.

B. Les raisons de ne pas abandonner Rome (Tite-Live, V, 54).

Situation du passage : en 390 av. J.-C. le dictateur Camille, rappelé d’exil, a repoussé les Gaulois de Brennus qui avaient pris et saccagé Rome. Mais les tribuns de la plèbe, trouvant Rome trop ravagée pour être reconstruite, proposent à la population d’émigrer dans la vile voisine de Véiès. Camille tient un discours pour s’opposer à cet abandon.

Cette tradition s’est probablement formée dans le contexte de la Guerre Sociale (90 av. J-C), quand les Italiens confédérés, en révolte contre la domination de Rome, voulaient ériger Corfinium (rebaptisée Italica) en capitale de l’Italie. Rome a alors mis en œuvre une propagande visant à suggérer qu’elle seule était prédestinée à devenir caput rerum (cf. Cic., Leg. agr., 1, 18 ; 2 ; 86). Par la suite, des rumeurs de transfert de la capitale de Rome vers une autre ville ont couru à plusieurs reprises dans l’histoire romaine, et la menace (qui finit d’ailleurs par se réaliser avec Constantinople) était constamment présente à l’esprit des Romains (voir P. Ceausescu, « Altera Roma : histoire d’une folie politique », Historia 25, 1996, p. 79-108). A l’époque de Tite-Live, c’était Antoine, avec Alexandrie, qui venait d’incarner cette menace, mais César aussi avait été soupçonné d’avoir des desseins semblables.

Le discours de Camille doit être inspiré par une source annalistique (Claudius Quadrigarius ?), c’est-à-dire remontant à l’ancienne historiographie romaine (cf. Plutarque, Vie de Camille, 31, qui pourrait aller dans ce sens ; à moins que ce dernier ne s’inspire de Tite-Live), mais l’élaboration rhétorique est pour l’essentiel le fait de Tite-Live lui-même, conformément à la pratique historiographique antique du discours reconstitué. Sa place à la fin du livre V comme point d’orgue et morceau de bravoure est en tout cas un choix concerté de Liv.

Dans l’argumentation prédominent les considérations religieuses (écho probable de la source annalistique, mais aussi choix de Tite-Live. de mettre en valeur le caractère religieux de Camille : ce discours est aussi une éthopée, c’est-à-dire qu’il est censé refléter l’ethos, le caractère de son locuteur). Mais l’historien y injecte aussi des considérations pratiques et utilitaires directement tirées de Cicéron (cf. texte précédent). Il y ajoute enfin une touche sentimentale et personnelle plus originale.

Nous étudions ici la dernière partie du discours (péroraison), qui récapitule les atouts du site.

I. Les avantages du site et l’inspiration cicéronienne.

Les échos du De re publica de Cicéron sont facilités par un glissement du fondateur Romulus à Camille, couramment présenté comme l’alter conditor de Rome (cf. Liv., V, 49, 7 ; Plut, Cam., 1, 1). Les arguments communs sont les suivants :
- Saluberrimos colles. Cf. Cic., II, 6 (fin). On retrouve ce souci de salubritas typique des Romains de la fin du Ier s. (cf Varron, Vitruve) projeté anachroniquement sur un Romain du IVe s av. J.-C. Tite-Live lui-même est représentatif de cette tendance rationaliste, qui fait avec lui son entrée dans l’historiographie romaine : cf. V, 31, 5, qui explique l’épidémie par la causalité climatique.
- Flumen opportunum. Cf. Cic., II, 10, avec ici, un double mouvement ascendant et descendant pour évoquer le Tibre comme voie de transport fluvial de marchandises (et une même omission de ses autres atouts comme la guéabilité).
- Vicinum mare. Cf. Cic., II, 5, même idéal de la moyenne distance vis-à-vis de la mer, avec ici, une insistance plus grande sur l’aspect défensif que sur l’aspect moral (lié au contexte de traumatisme post-guerrier).
- Position centrale en Italie : cf. Cic., II, 5, 10 (fin).

Vient ensuite la confirmation par l’exemplum : la résistance de Rome à ses voisins. Le chiffre de 365 ans entre la fondation de Rome et l’invasion gauloise est une approximation (364 ans en réalité selon le comput des autres auteurs antiques) destinée à faire coïncider symboliquement cette durée avec celle d’une année du calendrier solaire (influence probable de la doctrine cyclique de la « grande année »). Ce développement est marqué par l’exagération oratoire (l’Etrurie tout entière opposée à Rome). Ce développement sur la résistance de Rome fait la transition entre les arguments pratiques (l’utile) et les arguments religieux (le pium).

Sous l’influence de Cicéron (lui-même se posant en refondateur de Rome), Liv. prête au refondateur Camille des arguments rationnels que Cicéron avait prêtés au fondateur Romulus. Il en résulte un effet d’écho Camille-Romulus par l’intermédiaire de Cicéron. Mais à côté de ce rationalisme contemporain que Liv. transpose lui aussi a posteriori sur l’époque archaïque, se fait jour un souci de rendre fidèlement quelque chose de la mentalité religieuse des anciens temps, et ce sont bien les arguments religieux qui prédominent ici.

II. Les arguments religieux et la prédestination divine.

Camille s’appuie ici, dans un mouvement récapitulatif qui rappelle les § 51-55, sur une série de cultes spécifiquement liés au site de Rome (ont été cités précédemment les cultes de Junon Regina, de Jupiter Capitolin, ainsi que certains sacerdoces comme les Vestales et le Flamine de Jupiter). On a donc ici un mouvement d’enumeratio (récapitulation) avec amplificatio, qui sont deux ingrédients topiques de la péroraison.

Reprenons un par un ces éléments.
- Le Capitole : pour le détail de la légende à laquelle il est fait allusion ici (la tête d’homme découverte dans les fondations du temps de Jupiter Capitolin, présage de souveraineté mondiale), cf. Liv., I, 55, 5 (sous Tarquin le Superbe).
- Juventas et Terme : cf. I, 55, 3-6. Remonte à la désaffection rituelle des sanctuaires préexistants à celui de Jupiter avant sa construction (exauguratio consistant à consulter les dieux pour savoir s’ils acceptaient de partir) ; devant le refus de Terme, intégration de ce dernier dans le pronaos du temple de Jupiter. La plupart du temps, seul Terme est nommé à cette occasion. L’ajout par Camille de Juventas a été diversement expliqué, mais il est en résonance avec l’actualité politique de l’époque de Liv., puisqu’Auguste avait relancé le culte de cette déesse comme symbole de la foi optimiste en un nouvel âge.
- Les feux de Vesta : écho interne du § 52, 13 (allusion à l’obligation des Vestales de demeurer à Rome) ; ici, c’est une allusion au foyer du temple de Vesta comme symbole de la pérennité de Rome : variation et gradation dans l’argument.
- Les boucliers sacrés tombés du ciel : en I, 20, Tite-Live n’y a fait qu’un brève allusion, sans développer la légende (par scepticisme probablement) : mais ici, c’est Camille et non Liv. lui-même qui est censé parler, c’est pourquoi l’auteur en profite pour mettre dans sa bouche la version merveilleuse (en fait un seul bouclier tombé du ciel sous Numa, et les 11 autres = répliques fabriquées par le roi pour rendre plus difficile le vol de l’original). Cf. Den. Hal., II, 71 ; Ovide, Fastes, III, 361-2.
- Élément principal enfin de religiosité mystique : la fortuna, c-a-d la chance, la « baraka » attachée spécifiquement à une personne ou, comme ici, à un lieu (fortuna loci) dans la mentalité romaine. Or fortuna et uirtus = les 2 piliers de la théologie de la victoire et du succès de Rome pour les Latins (pour la théorisation de la théologie romaine de la victoire, voir Cic. Pro lege Manilia). L’argument est que l’un ne peut sans l’autre garantir la victoire. Valeur des hommes et faveur divine sont complémentaires.

Par conséquent, dans sa reconstitution de la mentalité des Romains de l’ancien temps, mais qui sont aussi des figures emblématiques du Romain par excellence, Tite-Live souligne le primat des motifs religieux dans l’attachement à la Ville. La sacralité du sol liée à la prédestination divine est l’élément fondamental. Même si les contemporains de Tite-Live et lui-même ne « croient » pas à telle ou telle légende étiologique, ce respect religieux pour les lieux, les édifices et les symboles de la religion nationale est profond, il n’est nullement incompatible avec l’approche rationaliste des mythes, dans la mesure où cela ne se situe pas sur le même plan.

Cf. Cicéron en 49 (Ad Att., VII, 11, 32) : à Pompée qui fuyait Rome en disant que la patrie n’était pas dans les maisons, Cicéron lui répond qu’elle est dans les autels et dans les foyers (in aris et in focis).

III. La touche affective.

L’originalité de Tite-Live est la dimension personnelle et affective de l’attachement qu’il prête à Camille pour le site de Rome dans la parenthèse intimiste et lyrique du § 3. L’euphémisme réticent pour exprimer la douleur de l’exil débouche sur une évocation « panoramique » du décor : un « travelling » avec élargissement accompagné d’un mouvement ascensionnel lié à une gradation affective. A cela s’ajoute un animisme discret (occurrebant), qui donne une dimension affective et humaine au site. Cet argument affectif est amplifié dans l’exhortation suivante avec un jeu d’antithèse (caritas/desiderium).

Ce paysage affectif prend l’aspect d’un univers clos et protecteur (collines et ciel « fermant » le paysage : cf. l’expression « sous » le ciel) ; un décor aux lignes douces aussi : pas d’évocation des escarpements du Capitole (colles et non montes cette fois), mais une vision de la douceur arrondie des collines qui atténue le caractère accidenté du relief. Des lignes douces, un paysage familier et rassurant, quasi maternel.

Cet aspect sentimental est d’autant plus remarquable qu’on trouve peu d’évocations affectives du site de Rome dans la littérature latine (voir thèse de M. Bonjour dans la bibliographie.). D’une part, peu d’auteurs sont natifs de Rome même, et les Latins sont sans doute plus attachés à leur « petite patrie » qu’à la métropole sur le plan strictement affectif. Pour Rome, l’aspect religieux et/ou civique est prépondérant : quand Cicéron regrette Rome dans les lettres d’exil, c’est surtout en tant que centre de la vie civique et politique ; idem pour Ovide, qui pense surtout à Rome comme lieu de vie sociale et culturelle. D’autre part, l’idée d’un attachement purement affectif au sol natal ne s’exprime qu’avec réticence dans la mentalité romaine (cf. Ovide, Pont., I, 3, 31-32, où le desiderium patriae est assimilé à une faiblesse de femme), dans la mesure où il entre en contradiction à la fois avec une certaine éthique virile et avec l’idéal cynico-stoïcien de cosmopolitisme (le sage n’a pas de patrie).

Ici, Liv. veut sans doute donner une touche plus concrète et plus intimiste à ce patriotisme abstrait à dominante religieuse matinée d’utilitarisme, et projette pour cela sur le Romain Camille son propre attachement à sa petite patrie padouane, ce qui lui permettrait de l’extérioriser en quelque sorte par procuration (interprétation de M. Bonjour). Néanmoins, cet aspect sentimental reste très secondaire dans le discours de Camille, où domine l’argument religieux.

Le Camille de Tite-Live n’est donc ni tout à fait un Romain pieux et religieux des premiers temps (préoccupations rationnelles de salubritas d’un contemporain de Vitruve et de Cicéron), ni tout à fait un contemporain de Tite-Live artificiellement projeté dans le passé archaïque, mais est en quelque sorte entre les deux. En fait, Camille est un peu le Romain par excellence, avec une portée générale et archétypale dans laquelle on retrouve à la fois un esprit profondément religieux et traditionaliste et un esprit pratique soucieux d’utilitas ; à cela Tite-Live a ajouté une touche d’affectivité sobre et pudique, à demi refoulée (sur le ton de la confidence et de l’aveu) qui exprime des sentiments sans doute plus répandus qu’il n’y paraît mais rarement extériorisés en tant que tels. Un héros « synecdotique » et emblématique par conséquent.

Conclusion générale

A la fin de la République et au début de la période augustéenne émerge un intérêt réflexif pour le site de Rome et les raisons de son choix, qui porte l’empreinte d’une triple évolution des mentalités :
- l’émergence d’un rationalisme scientifique, particulièrement bien représenté chez les auteurs de la période tardo-républicaine, et dont Cicéron est l’expression directe ;
- un effort pour renouer avec une certaine forme de mentalité religieuse de l’ancien temps, liée à une curiosité sur les origines étiologiques des cultes et des sanctuaires, en consonance avec la restauration religieuse augustéenne ;
- la manifestation, hors des genres littéraires spécialement dévolus à ce registre, d’une forme de sentimentalité lyrique discrète et pudique.

Tite-Live, auteur-charnière, à la fois « républicain » et « augustéen », nous présente en quelque sorte la synthèse de ces trois tendances.

Bibliographie

 
- M. Bonjour, Terre natale. Études sur une composante affective du patriotisme romain, Paris, les Belles Lettres, 1975.
- A. Grandazzi, Les origines de Rome, Paris, P. U. F., 2003.
- J. Hellegouarc’h, Le vocabulaire latin des relations et des partis politiques sous la République, Paris, Les Belles Lettres, 1972.
- M.-J. Kardos, Lieux et Lumières de Rome chez Cicéron, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1998.
- J. Le Gall, Le Tibre, fleuve de Rome dans l’Antiquité, Paris, P. U. F., 1952.
- C. Moatti, La raison de Rome. Naissance de l’esprit critique à la fin de la République, Paris, Seuil, 1997.
- M. Ver Eecke, La République et le roi. Le mythe de Romulus à la fin de la République romaine, Paris, de Boccard, 2008.

Le choix du site de Rome d’après Cicéron et Tite-Live